Histoire inspirée de faits réels,

  Chaque eau versée dans ma théière, se verse dans mon imaginaire, cette larme tombée jadis, d’un être divinement humain, s’offrant à voir pour avertir, ceux ou celles qui entravent, par amour ou dépit, qu’une larme peut devenir torrent et un être tirant. La vie de Jeanne l’aventurière est éloquente, mais de cette histoire, je vous mets en garde, elle n’est pas anodine, l’impact sur votre vie sera indélébile.

Note de l’auteur : veuillez m’excuser du prochain paragraphe qui malgré moi va heurter la sensibilité de certain. J’ai cherché comment faire autrement, mais hélas ! je n’y suis pas parvenu. Je suis honoré de la confiance que vous me portez en lisant ce texte et je suis conscient que pour autant vous ne m’avez pas autorisé à entrer plus intimement en vous, si vous ressentez une violence insupportable car quelque part celle-ci née lorsque que l’on franchit sans être convié un territoire privé ou intime, sachez que j’en suis désolé.

  Cela se passe peut-être près de chez vous, dans une ancienne villa restaurée et transformée en restaurant chique. Jeanne y travaille en tant que commis de salle. Pendant son service, lorsqu’elle s’approche d’un client pour lui desservir son assiette, le client s’exclama : « c’est une honte de servir ce que vous appelez prétentieusement un suprême de poulet. J’aurai dû être sur mes gardes, rien qu’au nom de ce plat : « suprême de poulet », ça ne veut rien dire, c’est de l’escroquerie culinaire. Sole meunière, bar en croûte de sel, magret aux pêches, judde mat gaardebounen, ça ! c’est culinaire. Je suis outré d’être traité comme un moins que rien, un imbécile, un stupide touriste se suffisant d’un néologisme et du prix pour se sentir satisfait. Pensez-vous ? Non ! vous ne pensez pas, vous appliquez, vous obéissez, vous comptez les jours jusqu’à votre paie, vous ne comprenez rien à ce que je vous dis, vous n’êtes rien de plus qu’une norme, un maillon dans une chaîne qui vous est incompréhensible. Tout vous est égal, comme ce nom stupide sur un plat infâme. Votre air surpris m’effraie encore plus mademoiselle. Vous tombez des nus ; vous vous dites, mais comment est-ce possible ? Un râleur de classe internationale et c’est sur vous que cela tombe. Ne dites rien, je lis dans vos yeux. Vous êtes victime aussi, mais uniquement de vous-même. Avoir un travail, c’est déjà çà ! et en vue du cadre flatteur, cela vous ira fort bien. Une revanche sur la vie ; martyr vous voilà bourreau, mais de temps en temps seulement. Bien ! cet air stoïque, impénétrable, insensible ; ce n’est qu’un mauvais moment à passer et dans une heure, galvanisé par les critiques acerbes de vos collègues à mon endroit ; vous déformerez cet instant et le dédirez comme une victoire à votre sang froid, mais lorsque vous serez seul, vous trouverez ce moment fort indigeste, vous ressasserez de colère de ne pas avoir quoi su répondre, vous imaginerez une autre réalité afin de la classer dans les moments refoulés de votre vie sans saveur, une suprême de vie. Je paie ! je paie votre souffrance qui est ma libération de cette arnaque que vous m’avez infligée. Voici, prenez et partez… »

  Après son service du soir, Jeanne rentre dans sa chambre située à deux quartiers de son travail, sous les combles d’une maison de deux étages, une demeure sans style, sans belles proportions, dans une rue toute tordue, abandonnée des regards, ou le trottoir fait office de déambulatoire pour des personnes âgées, désorientées, oubliées, traversant seul les derniers moments de leur vie où leurs enfants ne foulent plus depuis longtemps les pavés déchaussés. Rien avoir avec les dalles modernes de l’ostentatoire centre-ville récemment construit, que Jeanne franchit chaque jour en regardant le sol pour ne pas subir les vitrines du modernisme, puis traversant l’ancienne ville où tout rappel la guerre et les morts glorieux de cette époque barbare et comme le dit si bien ses clients architectes : « voilà de belles proportions, ne trouvez-vous pas ? » .

  La journée fut mouvementée pour Jeanne, malgré cela, son état était celui de tous ceux qui travaillent dans la restauration, agité et incapable de se détendre complètement. Ces idées, désorganisées, partent et surgissent, sans ordre ni mesure, un patchwork de moments passés et insaisissables, un puzzle dont les pièces ne vont pas ensemble. Contrairement à ces collègues, qui après chaque journée, partent boire un verre au « Lénin-café » pour y déverser un maximum de ce flux de pensées et d’évènements vécus, afin de rentrer avec la possibilité de donner un minimum d’attention à leur famille, enfin ! pour ceux qui sont attendus chez eux. Pour les autres, ce moment entre collègues : leur apporte un peu de chaleur humaine, leur sert à se donner un rôle de « renoueur de liens abîmés » par le stress du service, mais dans un but intime, celui de retenir le temps pour retarder l’heure où l’on se dit à demain, afin ne pas retourner dans leur solitude où leurs échecs sentimentaux, qui les tuent, par des larmes intérieures en se déversant comme un poison ; des larmes qui coulent dans leur ventre, les tordant de douleur où seul l’alcool les aide à passer à l’autre journée, les affaiblissant chaque jour plus, rongeant, creusant un vide, qu’ils ne pourront un jour plus remplir. Jeanne quant à elle, se noie chaque soir dans sa baignoire, laissant ses pensées agir, sans les comprendre, sans les saisir ; des colocataires un peu bruyant auquel il faut s’accommoder. Son esprit se réfugie quelque part en elle, là où jadis, elle construit-y sa cabane, pour échapper à une réalité destructrice. Aujourd’hui, cet endroit protecteur, lui permet de pleurer, une habitude salvatrice, où ses larmes se déversent dans notre monde.

Note de l’auteur : Je me permets cette parenthèse, car je vous emmène, dans son passé, là où Jeanne puise ses larmes. Si vous êtes de nature excessivement sensible et que la première partie vous est difficilement supportable, il est possible que vous n’êtes pas prêt pour cette réalité. Suivez-votre instinct.

  Il est 14 h 05, Jeanne, huit ans, s’accroche à l’idée de revoir son père. Depuis que Tom, un des éducateurs de la maison d’accueil « le Saule » le lui annonça le mois dernier. L’orphelinat fut baptisé ainsi en raison du magnifique arbre ornant le jardin. Le Saule, accueil les enfants sans parents, ou retirer à cause de leur incapacité temporaire ou permanente à s’en occuper. L’orphelinat fondée par de généreux donateur (Yvette et Marcel Labbé), un couple sans enfants, œuvrant au service des autres et grâce à la fortune de leur aïeux, des anciens maîtres de forge. Les Labbé ayant compris que leur fortune ne survivrait pas face aux plus gros qu’eux, car c’est ainsi et cela le sera toujours, dans les rapports de forces. Ils décidèrent en communion de leur amour, de transformer la condition de petits êtres désoeuvrés et souffrants, jusqu’au dernier centime et ainsi, tel des clowns, jouant leur dernier tour, à ceux qui convoitèrent leur fortune.

  14 h 17, Jeanne est assise sur son lit, genoux et mains jointes, tournée vers la lumière de sa fenêtre arrondie en forme d’une anse de panier. Son lit est recouvert d’une couverture synthétique verte foncée qui absorbe la lumière reflétée par la tapisserie beige de sa chambre rectangulaire et étroite, où est accroché un tableau d’un enfant joufflu. Ce tableau était cher à feu Mme Labbé ; cette peinture est une des œuvres du peintre Bruno Amadio. Mme Labbé contemplait ce tableau lorsqu’elle se sentait envahi par la nuit ; cette sombre état qui fait de nous des êtres capables d’apprendre à préserver ce qui nous est donné en mettant le cœur à l’épreuve, d’être digne d’avoir reçu. Une peinture, mais aussi un message profond, d’un artiste, mettant en lumière la condition des enfants que l’on ne peut plus dénier une fois que l’on regarde vraiment.

  14 h 32, Tom frappe à la porte de Jeanne et entre en penchant sa tête uniquement, déposant sur ses yeux verts un sourire rassurant. Le même vert que les yeux de sa mère, internée dans un hôpital psychiatrique, échappant à la prison, mais pas à la folie. Une folie destructrice, qui prit forme le jour de ces quatorze ans, où l’amour d’un homme de dix ans de plus qu’elle, l’expédia, sur ordre de ses parents, loin, très loin de lui. « Destruction », le mot convient parfaitement à ces actes. Diane la mère de Jeanne, reput de vengeance sur son entourage, finit dans un solipsisme, un monde où l’on n’en revient jamais, inatteignable encore pour la science. Une accalmie dans sa fureur donna lieu à la naissance de Jeanne. Paul, chanteur dans un orchestre populaire, su adoucir son cœur, mais la plaie était immense, trop immense pour tout son amour. Diane mit Paul en orbite d’elle, de sa fille, de sa vendetta, de sa folie, par amour, sur fond de souffrance. Jeanne n’a plus vu ni entendu son père, depuis ses quatre ans.

  14 h 48, toujours rien, le cœur de Jeanne est suspendu à l’horloge, là sortant de son hypnose à chaque tintement. Elle s’est construite une cabane, au fond de son jardin, quelque part en elle. Peu de choses, lui donne la force d’en sortir : les sons aiguës, le sourire de Tom, l’eau qui coule d’un robinet et le reste l’y conduit.

  15 h 00, même son refuge qu’elle s’est construite ne la protège plus. Elle tremble, sans savoir où aller, où fuir, quand tout est oppressant ? Comment partir, lorsque l’on est plus maître de soi ? Elle se frappa le visage violemment (comme sa mère), bondit de son lit, traverse les pièces sous le regard inquiet des occupants, les couloirs, atteignit le jardin, elle court sans pouvoir s’arrêter, sans aucun contrôle et heurte violemment le Saule de sa tête. Le bruit retentit jusqu’aux oreilles de Tom, qui se précipite hors de la cuisine, traversant les pièces, couloirs, jardin, jusque sous l’arbre ou Jeanne inconsciente se trouve.

  18 h 12, Jeanne se réveille dans une chambre d’hôpital, Tom est là, son visage porte des sillons de larmes, comme le lit d’une rivière desséchée. Tom ne sourit pas, il bégaie. Deux policiers sont là derrière lui, les lèvres serrées, les yeux fixes, sans clignement. L’infirmière se penche sur Jeanne et l’ausculte puis elle se retourne vers les deux policiers en faisant un signe de la tête. Tom ne regarde plus les yeux de Jeanne, mais le mouvement de sa main caressant ses cheveux châtains. Un policier s’approche et se penche en posant sa main sur l’épaule de Tom dans un mouvement continue. Tom tremble, lève les yeux vers le plafond, cherchant de l’aide qu’un autre monde que celui-ci puisse y répondre. Jeanne cherche subitement du regard son père. « Ton père a eu un accident Jeanne, lui dit Tom. » Jamais un silence aussi profond, n’est existé. Tom s’effondra en pleur avec des spasmes si impressionnant, qu’il était impossible d’imaginer autre chose que le pire pour Jeanne. Un policier se tourna vers la fenêtre posant son regard au loin et dit d’une voix profonde : « — Jeanne, votre père est décédé suite à un accident de voiture à 14 h 30 aujourd’hui, sur la route de la colline, qu’il a emprunté pour venir vers vous. Sa voiture a glissé sur les feuilles mortes et il a percuté un arbre. Son décès a été constaté à 15 h 10 par un médecin se trouvant sur le lieu de l’accident. Il est mort sur le coup. Je vous reverrai plus tard, les tranquillisants vont vous permettre de vous reposer. » La vue de Jeanne se troubla et elle s’endormit.

  Tom est marié depuis 15 ans à Asmane. Ils se sont rencontrés au Pérou, à Lima la capitale. Tom était venu avec l’orchestre symphonique de Nantes pour donner un concert où il jouait du violoncelle. Asmane est plus âgée de cinq ans, elle était péruvienne ; son premier mari, un professeur d’université en philosophie, est mort en prison pour ses idées et son combat auprès des classes populaires. Le couple s’unirent en France ; ils n’avaient pas d’enfant, Asmane ne pouvait pas en avoir. Tom se passionna de son métier d’éducateur et Asmane donnait des cours de castillan. « Tom est un pêcheur d’âme, disait madame Labbé, pour trouver où se cache l’esprit des enfants en mal d’amour ; son sourire et le son de son violoncelle résonne au-delà de ce monde. » Tom ne se contente pas de son don, il le perfectionnait. Depuis qu’il est éducateur au Saule, il lui arrive de jouer de son instrument en bas du grand escalier. « La résonance de ce lieu sur les notes ouvrent des boîtes en forme de cœur ! » affirmait avec une forte conviction, en levant son nez, la directrice madame Miko. Madame Henriette Miko semblait au premier abord glacial, une attitude forgée par ces luttes contre les dogmes et des institutions étatiques, croyant qu’ils détenaient la vérité a chaque nouvelle injonction, ou les représentants se succédèrent en recevant de leur prédécesseurs, un avertissement du caractère inflexible de la directrice du Saule. Mais le poids que supportait cette dame, jamais elle ne s’en plaindra, un seul sourire d’enfant lui suffisait pour tenir. Le jour où Jeanne arriva dans la maison d’accueil, Tom jouait un morceau des Nocturnes de Chopin. L’escalier principal étant dans le halle de l’entrée, dès la porte franchie, Jeanne reçue le sourire de Tom, accompagné du son de son violoncelle porté par la résonance de ce hall. Jeanne sourit timidement, ce qui ne lui était pas arrivé depuis le départ de son père. La directrice attentive à la scène, confia Jeanne à Tom. Au début de sa vie au Saule, Jeanne semblait vouloir disparaître, elle longeait les murs, ses cheveux étaient toujours devant son visage, elle évitait les autres occupants, ne parlait pas et regardait le sol en permanence. Un jour, Tom monta au deuxième étage, après avoir interprété en bas de l’escalier « Sonate pour violoncelle et piano de Chopin » et vit Jeanne assise sur le profond rebord de l’oeil de boeuf, offrant une vue magnifique sur le jardin. Jeanne prononça ces premiers mots « Jouerez-vous encore votre musique aujourd’hui ? ». Paul sourit et lui dit que si cela lui faisait plaisir, il jouera pour elle. Jeanne partie précipitamment. Tom comprit qu’il en avait trop dit et qu”un simple « oui » aurait suffit. Il confia ses regrets à Asmane juste avant de s’endormir et sa peur d’avoir raté une occasion de communiquer avec Jeanne. Asmane l’écouta attentivement et lui demanda « cela t’aurait fait plaisir de jouer pour Jeanne ? » Tom répondit que oui. « Alors, dit lui cela » conseilla-t-elle. Le lendemain Tom se leva, embrassa sa femme, parti précipitamment, son violoncelle dans la main. Arrivée à l’orphelinat, il chercha Jeanne dans toutes les pièces et finit par l’apercevoir, longeant les bords de l’ancienne fontaine ou l’on pouvait y laisser des souhaits. Essoufflé, Tom lui avoua : « Jeanne, je m’excuse, c’est moi qui ai besoin de toi, j’aimerais que tu m’entendes jouer ». Après un moment de silence, Jeanne d’un geste de sa main, retira ses cheveux de son visage. Un geste, un mouvement que seul une femme offre à voir, qu’en un instant, elles peuvent capturer le monde, par la grâce qui leur est offert. Elle fit un pas vers Tom, qui ne respirait plus d’espoir ; Jeanne leva ses yeux d’un vert si profond, où se reflétait l’existence d’un monde inconnu et répondit « oui ».

À suivre…

Note de l’auteur : j’ai longuement réfléchi avant de publier cette première partie. L’orientation, le contenu, me dépasse et en même temps me guide. J’ai voulu sortir de cette première partie, pour coïncider avec quelque chose de plus « soft ». Mais rien à faire, toutes mes tentatives se sont soldées en échecs, comme s’il n’y avait que cette voie. Je connais a présent l’ensemble du roman avec une clarté inouïe. Mais je pense avoir eu peur de vous décevoir, de vous blesser d’être trop anxiogène, sachant que je souhaitais que ce roman soit accessible à toutes et tous. Mais rien à faire, je ne suis pas écrivain, j’écris la somme de mes expériences, rencontres, réflexions, espérances… et je découvre au fur et à mesure que ce que j’écris sont des clés enfouient quelque part dans ma mémoire, un résultat de la sommes de ceux qui ont fait ce que je suis. Ce roman m’a projeté dans un labyrinthe de portes logiques, qui s’ouvre uniquement par acceptation de livrer ce qui s’écrit à travers moi. Je sais que de traiter des tabous n’est pas une tâche facile, j’espère y parvenir.

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